Argelès épisode 2 : les vendanges 1965 / 1980

Rêver, se remémorer le passé et la nostalgie sont deux choses différentes. Il s’agit surtout de garder les pieds sur terre, et de toujours se rappeler d’où l’on vient. Dans le monde où nous vivons, nous n’en avons jamais assez, il en faut toujours plus, et particulièrement du superficiel. 

Il faut se rappeler qu’avant, avec peu d’argent mais beaucoup d’amour en famille, de loyauté entre amis, de respect avec nos anciens, un minimum de discipline, qu’avec ces valeurs, qu’avec des choses simples nous étions naturellement heureux à Argelès. Mais on ne le savait pas. Le bonheur ne se raconte pas, il se vit au présent. On prend le temps de tout, on vit au rythme des saisons. On ne mange pas de tomates en hiver, ni de choux en été. 

Septembre 1965/1980, pour les vendanges on a plusieurs groupes bien distincts dans la colle, les gitans de Figuères, une famille d’Espagnols d’Andalousie, des Argelésiens, des hippies et la famille. Jany ma cousine de Bages et son jeune frère Petit-Jean, (on l’appelle Petit-Jean pour le différencier de son père Jean), Pierre et Daniel Grau mes cousins du côté de maman. Pour moi, les vendanges sont une fête, il y a du monde qui passe à la maison. La maison est grande. Je dors avec l’un avec l’autre. Ils s’occupent de moi et de ma sœur Gabrielle. Je ne savais pas qu’à cette époque insouciante, agréable, je nouais des liens très forts avec mes cousins. Le soir, personne ne part au lit avec la faim au ventre. Ma grand-mère Angèle nous gâte avec ses plats simples mais oh combien riches et gourmands ! Les restes sont pour  » l’azmourza » du lendemain dans la vigne. Le plat que nous préférons tous : les macaronis au gratin avec la saucisse grillée de chez Terradells, le gruyère râpé de chez Mimi de l’Abeille d’Or,  et de la mie de pain sec. Un délice !La cuisine de maman est différente mais tout aussi succulente, ses origines catalanes du sud n’y sont pas étrangères, mais aussi une cuisine plus moderne comme les croque-monsieurs avec un œuf qu’on adore avec Gabrielle, papa tout autant que nous, mais il ne le dit pas.    

Toute la famille passe à la maison du fait que nous habitons avec mes grands-parents Angèle et Albert. Maman, née Jacqueline Grau n’était pas d’une famille d’agriculteurs. Mes grands-parents maternels Rita et Joachim, ont un atelier artisanal de fabrication de bouchons. Avec ses deux frères aînés Sauveur et Louis, elle a eu une enfance douce. Elle arrondissait souvent les angles dans la famille Campigna, plutôt brut de décoffrage. Début septembre avec papa et Firmin Rovira un ami, nous allons à Figuères rencontrer la famille de gitans qui viendra vendanger à la maison. 

Ils discutent au bas d’un immeuble avec le chef des gitans, les autres tout autour écoutent et ne disent rien. L’épouse du chef s’approche avec un enfant de 5 ou 6 mois dans les bras. Firmin: «va néixer quan aquest nin ». Réponse de la gitane : «par les mongetes ». Ils se serrent la main et on repart. Voilà une famille qui est venue vendanger à la maison sans problèmes pendant plus de 30 ans. 

Ils logeaient place de la République, (là où Janvier-Petit est né, ancien radiologue). La maison appartenait à la famille de Vilmarest. Le soir, en rentrant de vendanger, ils traversent le village : les femmes chargées comme des mules, les enfants sous les bras, les hommes les mains dans les poches. Les sénateurs étaient jaloux… Ils achètent tout dans le village, particulièrement à la coopérative alimentaire Bourgeala (aujourd’hui Crédit Lyonnais). A gauche, en entrant, des tonneaux d’olives vertes, noires, servies dans une cuillère en bois troué. À droite, au bout d’un long comptoir, la machine à encaisser fait un bruit à chaque tour de manivelle ! et le tiroir s’ouvre, tout aussi bruyant ! Ce bruit je l’entends encore… Les gros pains à la boulangerie Sicard. Les Espagnols logent rue de la Paix, une maison qu’avait achetée mon grand-père dans les années 30. Ils arrivent dès le mois de juin pour faire la saison à la plage. La famille est au complet, des grands-parents aux petits enfants. Les hommes terminent la saison par le pressurage dans la cave de la villa St Malo. Au mois d’octobre, ils repartent en Espagne avec un joli pactole bien mérité. Ils sont venus une vingtaine d’années. 

Mon père transporte tous ces travailleurs dans les vignes, dans un camion «Hosquicht» bâché avec des planches en travers pour que tout le monde puisse s’asseoir, on s’entasse, il ne faut pas oublier les bonbonnes d’eau avec le canti. A partir de 15 heures on entend «agua, agua». Je suis  chargé de passer chez tous les vendangeurs leur proposer de quoi les rafraîchir avec ce fameux canti, sans perdre de temps. Ce canti aujourd’hui décore la cuisine de mon fils Benjamin. La maison de ses arrières-grands-parents. Le feu au sol est toujours là, avec le chien sous la plaque.  Il n’est pas facile de trouver des Argelésiens pour vendanger, les colles sont nombreuses dans le village et chacun par loyauté envers un membre de sa famille va, qui chez Compristo, Moret, Padaillé, Trescases, Deprade, Massot. Beaucoup de jeunes d’Argelès font les vendanges, puis pour certains terminent sur la Côte-Vermeille pour rentrer le Collioure et le Banyuls.  Beaucoup vendangent aussi en famille les samedis et dimanches. La famille des ouvriers à l’année se joint à nous, ce qui tisse des liens d’amitié entre tous. Antoine Vives, les Marti le long et le court, Pol Jean, François Cômes, Michel Garcia, Benjamin l’Arménien, Vicente Salvadù, Camille Bas, Etienne Pujol, le père Roldan un grand danseur de sardane et bien sûr, Pierre Giro & fils.   Des copains, des ami(e)s comme Jean-Pierre Bournet, Anne Sizarols, Anne Thomas, ses sœurs, Henri Castillo, Bernadette Malafré…

Il y avait toujours des hippies qui passaient chercher du travail. Il ne faut pas se fier aux apparences, ils ont toujours bien bossé. Parmi les cueilleurs, une a plus d’importance que toutes les autres, la tête, la « moussegne », une femme en qui mon père a toute confiance, une femme qui au moment de changer de rangée, le fait sans perdre une seule seconde, d’un pas rapide, et tout le monde suit. Mon père, très attentif à cette manœuvre, n’hésite pas à baisser la tête et avancer en coupant des grappes de raisins dans la  6ième, 7ième rangée, et tout le monde avance, toujours sans perdre de temps. Mon grand-père, avec sa canne et sans un mot, en impose naturellement. 

Le matin, les hommes arrivent les premiers, vont directement à la petite cave remplir le vin pour la journée. Les hommes ont droit à 3 litres par jour, les femmes 2. Mon grand-père tient un petit registre, il y a le nom de tous les vendangeurs, en haut la date et on coche d’une simple croix dès que le vin est tiré. Mon grand-père surveille de près cette comptabilité que je croyais à l’époque la plus importante de la journée ! A mes 15 ans, je le remplace dans cette tâche. Ma grand-mère Angèle en rentrant de la petite cave me disait : «amb ben tança l’aixete » (t’as bien fermé le robinet).  j’y retournais car le doute m’envahissait, même si j’étais sûr de l’avoir fermé.  En ce mois de septembre à la villa St Malo, tous ou presque ont quitté les lieux, sauf M. & Me de Capèle. Ils apprécient cette période de vendanges, le parc était animé, leurs enfants ont laissé place aux vendangeurs.  

Monsieur de Capèle, espadrilles blanches, aime se rendre dans les vignes particulièrement pendant les vendanges. Il est souvent pensif, avance d’un pas lent mais sûr. Rien ne lui était plus étranger que de parler dans le vague, pour ne rien dire. Ses paroles sont justes et toujours à égalité avec les personnes avec qui il échange. Quand il arrive dans la vigne où nous vendangeons, on le remarque tous immédiatement, toutes les femmes gardent la tête baissée dans les ceps et les hommes vident les seaux même à moitié vide.

En période de vendanges, Argelès s’anime très tôt. On achète du frais tous les matins chez nos épiciers.  Abeille d’or chez Mimi Calvet, Remolins, Baptistine Malgrat puis Louis Got, Bourgeala, Trilles, Burgas, Alabadie puis Michèle Oms, sont sur le pont pour satisfaire au mieux ces travailleurs qui pendant un mois vont rentrer la récolte d’une année de travail. Ces épiceries sont le lien social des Argelésiens que l’on recherche tant aujourd’hui. Le « carrer Llarg » la rue la plus commerçante du village. On se lève tôt et on se couche tôt aussi. L’ORTF nous propose en noir et blanc « au nom de la loi » avec Steve McQueen et Thierry la Fronde avec Jean Claude Drouaut. 

A Bientôt, la suite avec la St Côme-St Damien, l’école, le rugby, les copains, les ami(e)s, les amours. 

Charles

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