Argelès épisode 1 : 16 septembre 1957

En cette année 1957, dans la majorité des familles viticoles argelésiennes, les vendanges ont débuté le lundi 16 septembre. 

Je le sais car tous les ans on me répète affectueusement « Charles tu es né le premier jour des vendanges ». Je ne crois pas particulièrement aux augures mais sans savoir pourquoi j’en suis fier. 

Pierre Giro en a informé mon père lors du premier voyage des comportes de la vigne à la cave dans le parc de la Villa St Malo. « Gaby, tens un fill, té felicito » 

Ce premier voyage a eu lieu à 9h00 ; la journée était déjà bien avancée ; les vendangeurs en profitaient pour déjeuner copieusement. Et cela permettait aussi de vider les comportes. On arrivait ainsi à midi sans aucun arrêt de la colle en attente de comportes vides. Tout était réglé comme du papier à musique. 

Après la guerre où la majorité des vignerons transportaient les raisins de la vigne à la cave avec des chevaux, les journées étaient plus longues à la vigne. Pour 8 heures de travail payées on était 11 heures dans la vigne. Beaucoup d’arrêts pour donner le temps aux chevaux de faire les allers retours de la vigne à la cave et vice versa, on en profitait pour le petit-déjeuner, déjeuner, goûter. Autant de moments de convivialité qui manquent aujourd’hui.  

Selon l’origine des vendangeurs, le déjeuner variait. 

Pour les Espagnols il y avait du pain, de la tomate, du chorizo, des sardines en boîte. 

Omelette de pomme de terre, thon à la tomate, jambon de montagne, fromage rouge constituaient le menu des Catalans/Français.

Pour les jeunes du village comme les sœurs « Thomas » des vaillantes, « JP Bournet » un solide qui vidait les seaux, « Bernadette Malafré » qui venaient tous arrondir leur portefeuille pour l’indispensable de la maison : c’était le sandwich maison jambon & fromage enroulé dans le papier d’alu, que l’on jetait par terre sans plus de façons, on ne se préoccupait pas d’environnement. 

La colle était composée de 24 cueilleurs, 3 videurs de seaux, 6 hommes pour sortir les comportes des vignes, 2 tractoristes, un homme pour faire les chemins dans les vignes, 2 hommes pour charger, décharger les comportes. Pierre Giro dans la cave avec mon grand-père, et mon père pour tout orchestrer. 

Si au fond de mon couffin, au deuxième étage du 69 de la route nationale, j’ouvrais à peine les yeux, je sais parfaitement tout ce qui s’est passé avant, pendant et après cette date du 16 septembre 1957.  

Yvonne Simonet, une Argelésienne sage-femme qui a mis au monde grand nombre d’Argelésien(ne)s était naturellement là pour tout orchestrer et particulièrement me tirer du ventre de ma mère, et dire haut et fort 

« c’est un garçon » 

Mes Grands-Mères, Angèle et Rita étaient là bien sûr, depuis les premiers gémissements de Maman. Puis Tata Jeannette est arrivée avec son sourire qui la caractérise particulièrement. Tata Jeannette était très attachée à son petit frère Gabriel, mon père. 

Et après, ce fut le défilé des cousines, Chouchou, Lucie, Mithée et les Bosch suivirent avec Tata Odette et Jany. 

« Oh qu’il est joli, il est magnifique » je crois que c’est la première et dernière fois que j’ai eu autant de compliments. 

On ne pouvait pas compter sur Tata Dédé, enceinte d’Albert. Elle était paraît-il énorme. Mon cousin est arrivé le 11 octobre. 

Mon oncle Sauveur et Tante Anita Grau étaient au Maroc avec Pierre Maithé et Daniel. 

Ne comptez pas sur les hommes de la famille pour venir s’attendrir sur mon sort à la mi-septembre, il y avait plus important « les vendanges »

Tous les ans, les vendanges se répétaient selon le même rituel.

Début septembre, les rencontres entre vignerons étaient régulières, pour connaître les prélèvements dans les vignes avec le fameux mustimètre. Oh combien fragile ! Il fallait le manipuler avec précautions. Un mustimètre mesure le pourcentage d’alcool dans le raisin. Et par conséquent sonne le début des vendanges. On savait aussi que dès ce moment, on irait au bout sans aucun jour d’arrêt, dimanche compris. Toute une année de travail repose sur ce mois de septembre.

Mon père, tous les soirs, se rendait à la cave coopérative pour connaître les prélèvements des autres vignerons. Et chacun y allait de sa vérité sur le mustimètre qui plongeait dans l’éprouvette.  Émile Surjus avec toujours une pointe d’humour, rappelait qu’avant la guerre c’était différent et plus dur. Il y avait André llose, Jeannot Raspaud, Paul Surjus, Lucien Cavaillé, Lucien Nogués, mais à la fin, dans son autorité naturelle, mon oncle Francis Trescases (Président de la cave Coopérative) tranchait seul pour l’ouverture de la cave coopérative, et tout le monde était d’accord.  Et à partir de cette décision, oh combien importante, le monde viticole argelésien s’activait. 

Mon oncle Jean Bosch de Bages venait aussi aux nouvelles, on l’écoutait attentivement à la maison. Il faisait souvent référence aux récoltes précédentes.

Le début des vendanges, date solennelle entre toutes. Les épouses se font discrètes pour ne pas perturber leurs maris déjà bien tracassés par le moment le plus important de l’année « les vendanges ». Ces femmes silencieuses mais indispensables à la vie des foyers, laissaient leurs maris aux commandes. Mais, attention ! les femmes régnaient à la maison ; pour le travail de la terre c’est l’homme qui dirigeait sans partage.  

Dans les maisons, on parlait Catalan pour le travail de la terre, pour le reste on échangeait en Français. 

Tôt le matin, il y avait du monde dans les boulangeries, chez Briqueu, de notre amie Mado et sa tante Jeannette,  chez Pomarède (puis Lopez, pied-noir arrivé en 62 d’Algérie) à la charcuterie Terradells puis boucherie / charcuterie Marti aujourd’hui Jouanola. 

La boucherie Bails face à l’église « carrer llarg » dans cette famille ils étaient tous sympas, la fille Evelyne est née comme moi en 1957, et plus haut la boulangerie Sicard, les parents sont arrivés de Salses dans les années 50. La fille Martine (nous sommes du même âge), elle a toujours été sérieuse, directe et franche. La boucherie Fabre, place de la République (la place de la mairie à l’époque). A la sortie des boulangeries, les gens disparaissaient derrière les gros pains ! chargés comme des mules. 

Puis le journal l’Indépendant, chez le père Maso campé derrière son comptoir. Dès qu’il se baissait on chapardait des bonbons.  Le journal à cette époque a 3 objectifs majeurs : la lecture du matin pour connaître les nouvelles ; allumer le feu lors des grillades ; finir sa vie au fond des toilettes dans la cour (derrière la porte les feuilles du journal sont fixées sur un simple clou). On n’avait qu’à tirer une page tout simplement. Jamais de pénurie… A l’époque, sans cosmétiques, on avait l’épiderme moins fragile : la peau du cul était tannée ! Les toilettes à l’extérieur étaient un calvaire en plein hiver, on ne s’attardait pas… Mais dès que le temps était plus clément on prenait ses aises : on pétait tranquille ! On épluchait l’Indépendant qui datait de plusieurs semaines, voire de plusieurs mois sans se soucier de nouvelles fraîches…  

M. Moret possédait la cave en face de celle où papa travaillait. Pendant les vendanges il avait du jus de raisins de la tête au pied toute la journée. Ce brave homme s’échinait dans sa cave : monter et descendre sans cesse de haut en bas des cuves. Et, comme dans toutes les caves, les escaliers en bois étaient raides… Il contrôlait tout et tout le monde. C’est lui qui le premier a acheté un enjambeur à Argelès, un Massey Ferguson.  Antonio Salgado travaillait pour M. Moret. On l’entendait arriver tous les matins du chemin du mas Cristine dans un concert tonitruant : sa vieille mobylette pétaradante. Un célibataire endurci qui vivait dans un casot sans eau ni électricité. Il portait un très vieux béret, une cigarette toujours vissée au bout des lèvres, sa voix de stentor animait le quartier.

Début septembre, les vignerons (M. Padaillé particulièrement) empilaient leurs comportes le long de la route des Trabucayres. Tout à côté du canal d’arrosage, il n’y avait plus qu’à se servir pour remplir les comportes d’eau : elles devenaient ainsi étanches naturellement. Je n’ai jamais entendu parler d’un vol de comportes. 

Mon père avec sa 2CV parcourait toute la Salanque, le Salita, la Couloumine, le camp del Sayrou (aujourd’hui camping les galets) car c’est dans ces vignes que l’on commencerait à couper les premières grappes. Le raisin mûrissait en premier, mais il fallait aussi être prévoyant quant aux équinoxes de septembre. 

Par temps de pluie, il était impossible de rentrer dans ces vignes, sans risquer de perdre la récolte. On savait tous que ces vignes de Salanque remplissaient très généreusement les cuves, on dépassait les 120 hectolitres hectare.  Satisfaits, mon père, mon grand-père Albert constataient en fin de récolte que les cuves étaient pleines. Même avec du vin à 11 degrés et une qualité des plus médiocres. En ce temps-là, le plus important était de remplir les cuves, on ne se préoccupait pas de la qualité. 

Voilà, nous sommes le 16 septembre 1957. 

Bientôt la suite avec la St Côme St Damien, l’école, le rugby, les copains, les amours. 

A bientôt, je vous embrasse, 

Charles

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